Bonjour !

Bonjour !
Je m'appelle Isabelle Mathieu et j'écris un roman, "La Table par Sept" que j'aimerais vous faire découvrir en avant-première. J'attends avec impatience vos avis et commentaires sur l'intrigue, les personnages...

Un braquage qui tourne mal renvoie Michael en prison. Ce n'est pas la première fois. Il n'espère plus que ce soit la dernière. Jusqu'ici, la vie ne lui a rien épargné. Tourmenté par un passé trouble qui se dévoile peu à peu, suicidaire et taciturne, Michael (prononcez à l'anglaise) est un jeune homme bien difficile à comprendre et à aborder.
Une famille va pourtant essayer de l'apprivoiser ...

Bonne lecture.



Attention ! Cette oeuvre est protégée par des droits d'auteur. Toute reproduction, totale ou partielle est strictement interdite, mais vous pouvez toujours en faire la pub sur votre sky !

# Posté le mardi 11 juillet 2006 15:58

Modifié le dimanche 29 mars 2009 16:05

Fuite et chirurgie

Fuite et chirurgie
Voici tout de suite le premier chapitre. Bonne lecture et laissez des comms svp !

1. FUITE ET CHIRURGIE




Poussés par le vent, de gros nuages noirs fuyaient comme des brebis affolées, laissant entrevoir par instant la lune presque pleine qui projetait sur les murs l'ombre mouvante des arbres. La pluie menaçait. Elle serait la bienvenue pour rafraîchir l'atmosphère étouffante de cette nuit d'août.
La silhouette noire d'un homme glissait le long des haies et des maisons tandis qu'au loin retentissait la sirène d'un véhicule de police. L'homme marchait plus qu'il ne courait. Manifestement à bout de souffle, il s'arrêtait de temps en temps pour reprendre haleine, la tête rejetée en arrière, puis repartait. Il titubait, courbé vers l'avant, la main au côté droit. Il appuyait sur sa blessure son T-shirt qu'il avait ôté et roulé en boule pour limiter l'hémorragie et éviter de laisser des traces de sang sur le trottoir. À chaque fois qu'une voiture passait, il fallait se cacher et repartir était à chaque fois plus pénible. La sirène qui se rapprochait donna un regain de force au fuyard. Lorsque, d'un seul coup, le véhicule hurlant déboucha au coin de la rue, l'individu se jeta par-dessus la haie et se traîna jusqu'à un groupe de buissons où il se terra. Le bruit s'éloigna puis disparut, mais l'homme ne bougea pas. Il attendit de longues minutes, haletant, pour s'assurer que tout danger était écarté.
C'est la pluie qui le réveilla près d'une heure plus tard. Une pluie battante, une chaude pluie d'orage. L'air était empli du lourd parfum de la terre mouillée après une période de sécheresse.
Déjà trempé, le fugitif se risqua hors des buissons. Il se trouvait dans un grand jardin un peu sauvage. La maison, en retrait d'une quinzaine de mètres, était assez éloignée de ses voisines. C'était une bâtisse de caractère, en pierre du pays. Un bâtiment en brique, plus petit, remise ou garage, se tenait plus près de la haie de buis.
Pas de lumière, pas de voiture. Peut-être les habitants étaient-ils sortis. Peu importait : il avait besoin de soins et n'avait nulle part où aller. Il se redressa péniblement et s'écroula à deux reprises dans les flaques boueuses de l'allée avant d'atteindre la porte. Celle-ci était fermée à clé et il dut passer par derrière. Un petit carreau de la porte de la cuisine fût rapidement brisé. Il s'introduisit à l'intérieur, se hissa en haut des escaliers et trouva la salle de bains juste en face des marches. Il entra tout habillé dans la douche et se laissa glisser lentement le long des parois. Il demeura longtemps assis là sous l'eau tiède qui se teintait de rouge avant de s'écouler dans la décharge.
Qu'allait-il faire ? La balle n'était pas ressortie : il fallait l'extraire. Appeler une ambulance ou un médecin était hors de question sans quoi il serait resté sur le carrelage du magasin. Sa main gauche tenait toujours « l'arme », un jouet à trois euros comme on en trouve dans les grandes surfaces et les stations-services. Cette... arme pourrait-elle convaincre un toubib de le soigner sur place ? Pas sûr, pas sûr du tout. À trois mètres, elle pouvait tromper, mais, de près, elle ne donnerait pas le change bien longtemps. De toute façon, il ne tenait pas à en arriver là. Pourquoi ce con de pompiste avait-il tiré ? Il était vraiment armé, lui, évidemment ! Il l'avait atteint au côté droit, un peu plus haut que la taille. La douleur brûlante lui avait cruellement rappelé celle que lui avait causée la balle d'un fusil de chasse qui s'était logée dans son dos, du même côté, près de vingt ans plus tôt. Et moi, se demanda-t-il, si j'avais eu un vrai flingue, est-ce que j'aurais descendu le type ? L'idée de réintégrer la prison le glaçait. La seule issue possible était de pouvoir se cacher, disparaître. Mais cette issue, si elle existait, ne le mènerait à rien, il le savait. Retourner à la rue, sans logement, sans revenus le conduirait tôt ou tard en prison et le cercle se refermerait. Non, décidément, depuis toujours pour lui la seule issue était la mort ; elle ne lui faisait pas peur. Ses pensées commençaient à s'embrouiller dans son esprit. Il grelottait malgré la chaleur. Il imagina ces gens, à leur retour, trouver un macchabée dans leur douche ! Cela le fit rire d'un rire lugubre. La grande faucheuse l'avait trop souvent abandonné sur-le-champ après sa moisson de vies pour qu'il croie y avoir droit aujourd'hui.
Bon, s'il ne voulait pas divaguer toute la nuit dans cette douche, il fallait agir. Il redescendit à la cuisine pour y dégotter des ustensiles d'apprenti chirurgien. Il fouilla dans les tiroirs et les armoires et pensa stupidement qu'il viendrait nettoyer demain les taches de sang qu'il laissait çà et là sur le sol et les murs de cette cuisine toute neuve, pas tout à fait terminée encore. Il remonta à la salle de bains, armé d'une pince à épiler, d'un couteau à steak, d'une petite cuillère pour bébé, d'une trousse de secours et... d'une bouteille de whisky ! On voit toujours cela dans les films : on soule le cow-boy ou le soldat blessé pour l'anesthésier un peu. Seulement ici, il devrait jouer à la fois le rôle du médecin et du patient et il n'y aurait aucune belle infirmière pour lui tenir la main ou lui éponger le front !

Il retira ses chaussures et son pantalon trempé et rendu visqueux par le sang. Il s'assit par terre, adossé à la baignoire, but quelques gorgées, respira profondément plusieurs fois en fermant les yeux pour tenter de se détendre puis, les dents serrées, élargit l'orifice d'entrée de la balle avec les ciseaux trouvés dans la trousse et entreprit ses recherches. Ses mains tremblaient, une sueur aigre lui mouillait les tempes et le dos. Il était d'une pâleur extrême. Essayer de pénétrer la plaie avec la petite cuillère lui soulevait le c½ur. À tout moment, il s'interrompait pour calmer sa respiration trop courte et les soubresauts qui l'agitaient. Et puis cela glissait sans cesse. Alors, il ressortit d'un coup la petite cuillère. Le petit Bambi gravé sur le manche était méconnaissable !
Une bonne rasade d'alcool lui réchauffa les entrailles et il se remit à la tâche avec la pince à épiler. La douleur le faisait gémir, crier parfois et son visage était inondé de sueur et de larmes. Il parvint à enserrer la balle et à la retirer lentement, avec précautions. Il examina la pince et sa trouvaille avec une moue de dégoût puis s'évanouit quelques secondes.
Verser le désinfectant sur la plaie le fit hurler et sombrer à nouveau dans l'inconscience. Lorsqu'il revint à lui, il trouva encore la force de panser la blessure avec une bande de gaze qu'il enroula, bien serrée, sur une épaisseur respectable de compresses. Il se leva tant bien que mal et s'agrippa au radiateur pour éviter d'être entraîné dans le mouvement tournant des murs de la pièce. Il se lava les mains et se baigna le visage à l'eau froide. En se redressant, il lança à son reflet dans le miroir : « Bordel, t'as une mine d'enfer ce soir ! » Il termina la bouteille et sortit. En face, une chambre et un lit accueillant. Il s'y laissa choir, à plat ventre, et s'endormit profondément.


voilà, c'était le premier chapitre, bientôt la suite!

# Posté le mardi 11 juillet 2006 16:25

Modifié le dimanche 29 mars 2009 16:04

Chapitre deux (première partie)

Chapitre deux (première partie)

2. RETOUR et RENCONTRE


La conversation animée des oiseaux, les piaillements des poules de la ferme toute proche, les pas dans l'allée gravillonnée d'un groupe de touristes se rendant aux douches : c'est sur ce fond sonore que la famille Hacherelle s'éveilla le matin suivant. Monsieur Hacherelle tout d'abord. Il ouvrit les yeux, s'étira en bâillant bruyamment puis, alors qu'il était prêt à se repelotonner dans son sac de couchage, se rappela le programme de la journée et s'assit. Ses mouvements éveillèrent sa femme qui commença par jeter un coup d'½il au petit réveil de voyage posé sur une valise à côté du matelas. « Tu as vu l'heure ? dit-elle. Je me doutais bien que ce maudit réveil ne sonnerait pas ! Recevez ce très pratique réveil de poche avec votre commande : idéal pour les vacances et les voyages d'affaires ! Tu parles, juste bon pour afficher l'heure. » Tout en râlant, elle avait attrapé le petit appareil et appuyait frénétiquement sur tous les boutons. Monsieur Hacherelle regardait sa femme en souriant. C'était une femme vive et dynamique, au tempérament d'abeille : toujours en activité. « Allons, chérie, ne t'énerve pas, tu n'y changeras rien. Nous partirons un peu plus tard, c'est tout.
— Mais j'aurais bien voulu rentrer avant la nuit. Et ne risquons-nous pas de trouver beaucoup plus de circulation ?
— C'est possible mais, après tout, tant qu'on n'est pas à la maison, c'est toujours les vacances, non ? Alors, tâche de prendre ça avec philosophie. Et levons-nous : il est déjà bien assez tard. »
La pendulette affichait neuf heures seize et la chaleur était déjà importante dans l'habitacle de la tente, annonçant encore une journée torride. Cela faisait quinze jours que la famille Hacherelle avait planté sa tente dans ce petit camping de Provence et, à part un jour de pluie, le soleil les avait gratifiés de sa présence. C'est donc tout bronzés qu'ils s'apprêtaient à prendre le chemin du retour.
La fermeture Eclair de la « chambre » s'ouvrit (pourquoi ne dit-on pas alors l'ouverture Eclair ? pensa madame Hacherelle) et le couple émergea dans le « séjour ». Juste en face se trouvait une deuxième chambre de deux personnes. La mère appela : « Debout les filles, il est tard ! » On se serait soudain cru à la maison un jour d'école. Cela faisait bizarre, en cette fin d'été, surtout après la vie de bohème que l'on avait menée ces deux dernières semaines.
Les filles, c'étaient une jeune femme de vingt-trois ans, grande et bien faite, brune aux yeux verts et sa fille de quatre ans, Marie. C'est elle qui la première passa la tête entre les pans de toile de la porte. Sous ses boucles dorées, presque rousses, ses yeux gris souriaient toujours. Elle courut embrasser ses grands-parents. Catherine s'extirpa à son tour, à demi courbée. « Debout, debout, facile à dire ! » En effet, il n'y avait guère que Marie qui pouvait prétendre se tenir debout dans les couchettes. Le séjour était plus élevé et seul monsieur Hacherelle ne savait s'y dresser tout à fait. Son mètre quatre-vingts en faisait un homme grand pour sa génération. Sa corpulence trapue et sa courte barbe lui conféraient une allure imposante, un peu sévère. Il était pourtant d'une nature généreuse et optimiste.

Ils prirent un petit déjeuner rapide puis se rendirent aux douches en hâte. Marie se plaignit d'être ainsi houspillée. Ils firent les bagages en vitesse, si bien qu'à dix heures quinze, sacs et valises s'amoncelaient à proximité de la voiture. Catherine et son père s'attaquèrent au démontage de la tente. Leurs gestes étaient précis et efficaces, chacun sachant exactement ce qu'il devait faire et dans quel ordre pour aider l'autre sans le gêner et sans qu'aucune parole ne soit nécessaire. Père et fille partageaient une tendre complicité qui se manifestait particulièrement dans ce genre de situation.
Pendant ce temps, Marie et sa mamy faisaient l'inventaire des jouets de la petite. Madame Hacherelle avait l'habitude, quand elle partait en vacances, d'établir des listes de tout ce qu'il fallait emporter. Au fur et à mesure, elle barrait sur ces listes ce qu'elle disposait dans les bagages. Les listes avaient aussi leur utilité lors du retour pour vérifier que l'on n'oubliait rien. Or, Meuh Meuh manquait à l'appel. La petite vache en peluche avait été offerte à la fillette par son parrain et comptait parmi ses doudous préférés. Il fallut rouvrir chaque sac, fouiller la haie et les arbustes, visiter les sanitaires, interroger les voisins, mais Meuh Meuh resta introuvable et Marie inconsolable.

Vers onze heures, tout avait pris place dans le coffre du break, celui du toit et dans la petite remorque. Les vacanciers prirent le temps d'un dernier verre avec les campeurs voisins. On promit de s'écrire tout en sachant qu'on n'en ferait probablement rien. Enfin, poignées de main et accolades furent échangées et les quatre passagers s'installèrent à bord du véhicule. Catherine sourit en découvrant Meuh Meuh sagement assise sur la banquette arrière. Marie, radieuse, la serra dans ses bras. Monsieur Hacherelle mit le contact et démarra. Il était onze heures trente.
Il roula lentement dans les allées où jouaient de nombreux enfants tandis que madame Hacherelle préparait son sac à main pour aller régler le solde du séjour au gérant. « N'oublie pas de récupérer les accus de la glacière, dit monsieur Hacherelle.
— Ah ! Oui, tu fais bien de me les rappeler. J'espère qu'il nous fera une réduction pour les douches ! » Une panne de chauffe-eau avait privé les touristes d'eau chaude pendant deux jours. Ils avaient dû chauffer de l'eau dans une marmite pour se laver dans la tente. Marie s'était baignée dans une bassine en zinc dont l'eau avait tiédi au soleil. Elle en avait pris l'habitude et aimait se rafraîchir à tout moment dans le baquet. En cela, les adultes avaient envié sa petitesse qui lui permettait de s'immerger presque entièrement dans si peu de liquide.
Madame Hacherelle revint près de dix minutes plus tard en souriant. Visiblement, elle avait obtenu ce qu'elle désirait.
Ils quittèrent le camping et, à l'entrée de la bourgade toute proche, s'arrêtèrent de nouveau pour acheter les vivres pour la route. « Deux pour toi, chou ?
— Oui, deux dagoberts.
— OK. Et toi Cathy ?
— Attends, m'man, je viens avec toi.
— Moi aussi je veux venir avec vous, s'exclama Marie en se tortillant sur son rehausseur.
— Non. Toi, tu restes là avec papy ma puce ; on revient tout de suite. »
Hélas, à presque midi, le petit commerce était bondé. Quatre ou cinq clients précédaient les deux femmes. C'était une petite boutique de primeurs. On y vendait des fromages, des fruits, du poisson, de la charcuterie ainsi que du vin, du miel et des pâtisseries. Il semblait, comme par un fait exprès, que les autres clients choisissaient tout ce qui prenait le plus de temps à servir. Le monsieur barbu avec son gruyère à râper ; la dame en rouge et son énorme colis barbecue ; le petit vieux qui hésita sur la meilleure bouteille de vin à offrir à son frère souffrant et qui, enfin décidé, demandait un emballage-cadeau ; le gamin qui se fit servir un assortiment de friandises et les paya uniquement en pièces d'un, deux et cinq cents.
« Heureusement qu'il y a l'air conditionné ici parce que, autrement, je crois que je tomberais là ! soupira madame Hacherelle.
— Oui, les autres n'ont pas cette chance dans la voiture. » En disant ces mots, Catherine s'était penchée de côté pour apercevoir la voiture et vit que son père avait traversé la route et observait les poissons dans le ruisseau qui la longeait. « C'est bien les hommes, ça ! Laisser cuire Marie toute seule dans l'auto ! » Elle sortit et revint l'instant d'après avec sa fille.
La vendeuse termina de compter les petites pièces de l'enfant et s'adressa à madame Hacherelle avec l'accent savoureux du Midi : « Que puis-je pour vous ma petite dame ?
— Alors..., je voudrais des pêches, quatre. Un melon et deux tomates, trois bouteilles de cola pour la route...
— Ah, ça y est ! Vous reprenez la route. Vous allez avoir chaud, dites donc, et on annonce des orages pour cette après-midi.
— Ben, nous verrons. Nous voulions partir beaucoup plus tôt mais nous voilà seulement. Tu t'es décidée Cathy pour ton sandwich ?
— Oui, au crabe s'il te plaît.
— Et moi ça maman ch' il te plaît, ajouta Marie en pointant le doigt sur la vitre d'un présentoir.
— Bon, va pour une gosette1 aux abricots, dit Catherine en riant. C'est plus facile à manger pour toi.
— Avec ça un sandwich au crabe, un au thon et deux dagoberts, poursuivit madame Hacherelle.
Quelques minutes plus tard... « Voici, madame. Cela fera, attendez voir, trois euros fois quatre et un euro douze pour ceci... » Tout en parlant, elle tapait sur les touches de la caisse enregistreuse qui finit par afficher un total de vingt-six euros soixante-cinq cents. « Bon retour en Belgique, alors !
— Merci. Une bonne journée à vous aussi, madame. Au revoir. »
Catherine prit les marchandises et sortit à la suite de sa mère, Marie sur ses talons, avec dans la main une sucette offerte par la marchande. Elles disposèrent tout ce qu'elles pouvaient dans la glacière. Monsieur Hacherelle les interrompit : « On ferait peut-être mieux de manger ici, non ?
— Oh non, j'ai besoin de rouler un peu pour avoir l'impression d'avancer.
— Alors, nous nous arrêterons dans une heure, une heure et demie pour reprendre du mazout et nous mangerons sur le parking à ce moment-là.
— D'accord, faisons ainsi. Allez, en route ! »

Le tableau de bord affichait déjà douze heures vingt ; il ne fallait pas espérer rentrer avant minuit. Le début du voyage se passa dans le calme. Après une trentaine de kilomètres de voies secondaires, ils empruntèrent l'autoroute et laissèrent derrière eux les champs de tournesols et les villages pittoresques. Le pique-nique se prit sur une petite pelouse où se trouvaient des tables en bois avec des bancs. Un module de jeu en bois avait été installé pour permettre aux enfants de se dégourdir les jambes. Des arbres procuraient à l'endroit une ombre bienvenue.
Marie, la bouche maculée d'abricot s'exclama soudain. « Mmh, c'est bon la gazette aux haricots ! » Les trois adultes partirent d'un fou rire et monsieur Hacherelle faillit s'étrangler avec son pain. La petite riait aussi, consciente de l'effet qu'elle produisait sans toutefois comprendre la raison de tant d'hilarité. Sa maman lui expliqua et, en imaginant le journal farci de légumes, elle afficha une grimace de dégoût qui relança les rires. « Viens ici, mon ange, que j'essuie ta petite bouche toute couverte de haricots. Voilà, tu peux aller jouer un petit peu sur le toboggan pendant que nous finissons de manger.
— Peux avoir du coca, maman ?
— Bien sûr. Attends, je le prends. »
Son gobelet terminé, elle partit en courant. Monsieur Hacherelle entama son deuxième sandwich. « Tiens, Claudine, ce n'est pas un américain, ça !
— Non, il n'y en avait plus ; je n'ai pas voulu attendre qu'elle en refasse.
— Dommage, il était super bon là-bas. »
Quelques minutes plus tard, les quatre passagers regagnèrent le véhicule et le voyage reprit. Vers quinze heures, en vérifiant carte et itinéraire, on s'aperçut qu'on ne suivait plus la bonne direction si bien qu'à la sortie suivante, on rebroussa chemin. « Quelle poisse ! Près de quatre-vingts kilomètres pour rien ! s'exclama monsieur Hacherelle.
— Oui, et trois quarts d'heure de perdus. »
Ils n'étaient pas au bout de leurs surprises ; un peu plus tard un fort ralentissement causé par un accident les fit rouler au pas pendant plus d'une heure. À ce moment, les Hacherelle se promirent d'équiper la voiture de l'airco avant les prochaines vacances. « Tu vois, Claudine, j'avais raison de vouloir partir ce soir et rouler de nuit. Nous n'arriverons pas beaucoup plus tôt comme ceci ! » Claudine ne répondit pas. Elle n'aimait guère avoir tort. Enfin, au bout d'un moment, elle demanda : « Veux-tu que je conduise un peu, Max ?
— Non ça va. Alors, tu as apprécié tes vacances ?
— Ah oui, on était bien, tous les quatre ensemble !
— Je suis contente d'être venue avec vous. Cela faisait longtemps. Quatre ans je crois. Oui, c'est ça, quatre ans , ajouta Catherine. »
Depuis cinq années, elle suivait des études d'architecture à Liège. Elle avait réussi sa première année en juin, de justesse, mais c'était déjà très bien au vu du pourcentage élevé d'échecs qui touchait ses camarades. D'autant qu'une vilaine bronchite l'avait obligée à prendre des antibiotiques pour pouvoir prendre part aux examens. Les quelques élèves reçus en première session avaient fêté leur réussite avec ceux, moins chanceux, qui noyaient leur déception. La soirée avait été bien arrosée, trop... et Catherine n'avait pas été en reste. Toujours est-il qu'elle termina cette mémorable guindaille1 dans le même lit qu'un étudiant aussi éméché que séduisant, mais pour lequel elle n'éprouvait pas de sentiments particuliers. Leur brève union ne dura pas plus que la nuit.
L'été, la fatigue de Catherine fut mise sur le compte du contrecoup des examens. Mais, à la mi-octobre, ses règles, dont le rythme avait été un peu aléatoire ces derniers mois, disparurent complètement. Elle revint d'une visite chez le gynécologue avec trois photos d'échographie sur lesquelles on distinguait le profil, les pieds et les mains d'un f½tus de seize semaines.
La nouvelle fit l'effet d'un séisme sur les Hacherelle : colère pour Max, larmes pour Claudine. L'avenir qu'ils espéraient pour leur fille unique semblait désormais compromis. Passé le premier émoi, on s'assit autour de la table et on discuta de ce qu'il fallait faire. Pas une fois il ne fut question d'avortement : les Hacherelle avaient eu tant de difficultés à avoir un enfant alors qu'ils auraient désiré une famille plus nombreuse qu'il était impensable de mettre volontairement fin à la grossesse de leur fille. Elle ne l'aurait d'ailleurs jamais accepté. En deux jours, la perspective de cette naissance vira du cauchemar à l'euphorie. Le jeune géniteur fut mis au courant, mais, un peu perplexe, ne souhaita pas assumer sa paternité. Catherine en fut presque soulagée. La famille s'organisa et, quand Marie s'annonça fin février avec un peu d'avance, ce fut un réel bonheur.
La deuxième année d'archi en fut évidemment perturbée et Catherine ne présenta pas ses examens. À la rentrée, Claudine put prendre une pause carrière à mi-temps et garda l'enfant pour permettre à sa fille de poursuivre ses études. En juin, elle avait terminé sa quatrième année avec distinction, donnant à tous la certitude d'avoir fait le bon choix.
Tout en repassant le film de ces dernières années, Catherine regardait avec mélancolie son bébé qui dormait depuis une heure environ. On aurait dit un ange. Catherine avait souvent l'impression de ne pas la voir grandir et de ne pas être suffisamment présente pour elle, mais la joie de vivre de la fillette la rassurait. « Regardez-la, n'importe qui pourrait l'emmener n'importe où sans qu'elle en sache rien. »

Vers dix-huit heures, ils firent une courte halte pour se rendre aux toilettes, boire et manger des biscuits. Le ciel s'était couvert peu à peu au cours de l'après-midi et bientôt une pluie battante obligea Catherine, qui avait relayé son père au volant, à réduire sa vitesse à près de septante kilomètres à l'heure. Cela ne fit qu'aggraver encore le retard et l'énervement, mais on finit par en rire, cela ferait des souvenirs.
« Bon, au point où nous en sommes, je crois que nous allons nous arrêter au prochain resto et souper tranquillement, dit Max. Je commence à avoir faim.
— De toute façon, il faut bien que nous mangions, acquiesça son épouse. J'avais simplement espéré souper en Belgique, mais il faudra encore se contenter de frites françaises. »
Finalement, c'est dans une pizzeria qu'ils prirent leur repas du soir. Une fois installé à table, Max soupira : « Et bien voilà, jeudi il faudra reprendre le collier !
— Où travailles-tu jeudi ? lui demanda Catherine.
— Je dois commencer à Chanxhe, chez Bultot. C'est une annexe en blocs de terre cuite avec une brique de réemploi autour. Je crois que je vais chercher un apprenti en septembre ; j'en ai marre de travailler tout seul !
— Oui, tu dis toujours ça, mais quand tu as quelqu'un, que ce soit un apprenti ou un ouvrier, tu t'énerves et tu pestes parce qu'il n'est pas valable.
— Prendre un ouvrier est hors de question : j'ai donné deux fois déjà. Non, un ouvrier coûte beaucoup trop cher, du moins au début, et je n'ai pas les reins assez solides pour attendre qu'il soit compétitif. Un apprenti rapporte toujours bien ce qu'il coûte au début et si j'avais la chance d'en trouver un qui en veut, je le formerais et, là alors, j'aurais un bon ouvrier ! J'ai cinquante-deux ans et j'aspire à un peu d'aide.
— Je te souhaite bonne chance, mais, à mon avis, il n'est pas encore né celui qui conviendra à mon petit papounet chéri.
— Ouais, je suis peut-être difficile, mais tu avoueras que le dernier en date était un phénomène ; il n'a même pas travaillé une semaine entière en trois mois !
— Le problème, c'est que ce sont souvent des gars comme ça qui s'engagent comme apprenti parce qu'ils sont fatigués de l'école.
— Parce qu'ils sont fatigués tout court tu veux dire ! »
Les deux femmes échangèrent un sourire entendu. Chaque fois qu'ils parlaient de cela, Max leur servait les mêmes arguments. Elles ne pouvaient lui donner tort : il n'était pas facile de trouver une main-d'½uvre convenable.

On se remit en route et, à minuit, Marie se rendormit enfin tandis qu'on contournait seulement la ville de Nancy. Encore trois heures et ils seraient rentrés à la maison. La petite ouvrit brièvement les yeux quand sa maman arrêta la voiture au Luxembourg pour faire le plein de carburant puis sombra de nouveau dans le sommeil. Max reprit le volant et, dès leur arrivée en Belgique, coupa le lecteur C.D. et régla la radio. À cette heure, le programme était plutôt feutré.
À deux heures, un flash d'information attira subitement l'attention des voyageurs lorsqu'ils entendirent prononcer le nom de leur village. « La police n'a toujours pas intercepté le malfaiteur qui la nuit dernière a braqué une station-service à Aywaille près de Liège. L'individu a pris la fuite après que le pompiste ait ouvert le feu. Vraisemblablement blessé au ventre, l'homme pourrait nécessiter des soins médicaux urgents. Il correspond au signalement suivant : vingt-cinq à trente ans, un mètre nonante environ, cheveux foncés. Il est vêtu d'un pantalon noir et d'un T-shirt noir également. Il est toujours en possession d'une arme et pourrait donc être dangereux. Toute personne ayant aperçu cet homme ou pouvant apporter des renseignements de nature à l'identifier est priée de contacter la P.J. de Liège ou le poste de police le plus proche. »
« Ça, alors, vous avez entendu ça ! s'exclama Max.
— Tu crois que c'est chez Léopold ? questionna Claudine. C'est au moins la troisième ou quatrième fois qu'il se fait braquer.
— Oui, reprit Max, moi aussi à sa place j'aurais une arme et je n'hésiterais pas à m'en servir. On s'étonne que les gens fassent justice eux-mêmes, mais c'est ça ou c'est toi qui te fais flinguer un jour. Quand tu vois qu'à peine en prison ces gars-là sont relâchés et recommencent le soir même ! Mais tu verras que c'est encore Léopold qui aura des ennuis parce qu'il a descendu le type.
— Mais papa, on ne peut pas non plus laisser les gens régler les problèmes à coup de fusil, on n'est pas au Far West ! Il y aurait trop de dérives.
— N'empêche que je comprends le brave homme qui risque sa peau tous les jours pour essayer de gagner sa vie et qui se fait cambrioler toutes les semaines ! Quant à celui qui vient pour te voler, je ne trouve pas normal qu'il puisse se plaindre s'il a été mal reçu. Faut pas rigoler : ce sont les risques du métier, non ?
— Baisse le ton, l'interrompit Claudine, tu vas réveiller la petite. De toute façon, tu ne sais pas si c'est chez Léopold ni si son voleur a l'intention de porter plainte. Nous en saurons plus demain. En attendant, j'ai hâte d'arriver et d'aller me coucher. » Elle avait prononcé ses derniers mots dans un grand bâillement que Catherine reprit en écho. « Tout de même, si c'est chez Léopold, c'est drôlement près de chez nous ! Tu vois qu'en arrivant, on trouve le type mort à la maison ! » Le ton de la jeune femme était plutôt à la rigolade qu'à l'inquiétude. « Oh ! ne dis pas ça, s'exclama sa mère, quelle horreur ! Quoique dans ce cas, je préfère qu'il soit mort que vivant ! »
Quarante minutes plus tard, le break s'engagea dans l'allée de la propriété des Hacherelle et s'arrêta devant le garage. Max coupa le contact. « Allez, tous au lit, dit-il, on s'occupera des bagages demain. »

Comme à son habitude, monsieur Hacherelle, malgré l'heure très tardive, presque matinale, ne rentra pas tout de suite à la maison : il urina dans la pelouse et alla jeter un coup d'½il à ses poules et ses lapins dont il avait confié les soins à son voisin.
Claudine mit ses pantoufles puis entra dans la salle à manger et passa rapidement en revue le courrier amoncelé sur la longue table de ferme en chêne.
Catherine prit doucement sa fille hors de la voiture et monta à l'étage sans bruit pour ne pas réveiller son petit fardeau. La chambre de la petite se trouvait tout à côté de la salle de bains, mais l'entrée se trouvait à l'autre bout du couloir qui contournait l'escalier. Une fois l'enfant au lit, Catherine se dirigea vers la salle de bains, car elle avait horreur de se coucher sans se brosser les dents. Elle fit un pas à l'intérieur et stoppa net. En quelques secondes, son regard balaya la pièce : une grande tâche brunâtre sur le tapis, des vêtements noirs sur le sol, la trousse de secours éparpillée, une bouteille de whisky sur la tablette du lavabo, une arme dans la douche, des taches de sang un peu partout... et elle comprit que l'homme dont on avait parlé à la radio s'était réfugié chez elle. Elle porta la main à sa bouche grande ouverte et demeura quelques instants comme pétrifiée, les jambes molles. Ensuite, son esprit se mit à fonctionner à toute vitesse au rythme des battements de son c½ur. Etait-il toujours là ? Sûrement. Il devait se trouver dans l'une des deux autres chambres. Que faire ? Redescendre appeler la police et alerter ses parents ? Non, elle ne pouvait laisser sa fille seule à l'étage avec ce bandit. Crier ? Hors de question : pas la force, pas envie d'attirer son attention.
C'est sans doute le courage d'une mère devant un danger qui menace sa progéniture qui la poussa à rester en haut, à ouvrir doucement, sans faire grincer les gonds, la grosse armoire qui occupait le fond du hall, à se saisir du fusil de grand-père, à le charger et à entrouvrir la porte de sa chambre, juste en face de celle de la salle de bains. Elle le découvrit là, étendu en travers de son propre lit, presque nu, immobile. Il était grand, musclé, mais, à cet instant, il n'éveillait en elle aucun autre sentiment que la peur. Etait-il mort ? Non, elle l'entendait respirer et son dos se soulevait légèrement à chaque inspiration. Elle serait restée ainsi indéfiniment si sa mère n'était pas arrivée derrière elle. Claudine avait eu envie d'une tisane pour se relaxer après ce voyage éprouvant et s'était rendue dans la cuisine pour faire chauffer de l'eau. Là, elle avait fait le même constat que sa fille quelques minutes plus tôt. Elle avait eu la présence d'esprit d'appeler les secours puis avait grimpé furtivement l'escalier, le c½ur battant. « Maman, redescends chercher papa et appelle la police... et aussi une ambulance, chuchota Catherine.
— Ne reste pas là, referme cette porte. J'ai déjà appelé la police : ils arrivent. Il ne faut pas rester ici. »
À cet instant, l'homme remua, gémit et se crispa. Puis il ouvrit les yeux, et prenant soudain conscience de ce qui se passait près de lui, se retourna et s'assit en grimaçant de douleur. Tous trois restèrent un long moment à se toiser sans bouger puis l'homme se dressa lentement. La tête lui tournait et il dut se concentrer pour assurer son équilibre. Il était pâle, ses yeux cernés de noir luisaient de fièvre. Il regarda alternativement les deux femmes, puis la fenêtre derrière lui comme pour évaluer ses chances de fuite. Il semblait égaré, hagard. Il respirait par la bouche, à courtes inspirations comme s'il avait couru. Enfin, il leva les mains en signe d'apaisement et, tout en faisant un pas vers elles, leur dit d'une voix faible et hachée : « Laissez-moi passer, je dois m'en aller. » Catherine braqua sur lui l'arme qui pendait négligemment au bout de son bras. L'homme fit un autre pas en avant et renouvela sa supplique. Catherine arma le fusil et renforça sa position.
Max se trouvait encore dans le jardin. Voyant la lumière dans la cuisine, il se présenta à la porte dans l'espoir que quelqu'un lui ouvrirait, lui épargnant ainsi de contourner le bâtiment. Il mit la main sur la poignée, vit la vitre brisée et comprit à son tour.
L'homme avançait toujours et répétait obstinément sa phrase : « Laissez-moi passer, je m'en vais, laissez-moi passer. » d'un ton qui tenait plus de la prière que de la menace. Il avait peine à se tenir debout, sa blessure s'était remise à saigner et chaque mouvement le faisait souffrir. Il savait pertinemment qu'il ne ferait pas dix pas dehors sans s'effondrer et pourtant il continuait à progresser vers la porte. « Laissez-moi passer. » Catherine tremblait de tous ses membres, mais n'avait pas reculé d'un pouce. Elle parvint à bredouiller d'une voix chevrotante l'ordre de ne plus bouger : « N'avancez pas, restez où vous êtes. La police arrive. N'avancez pas... ou je tire. » Il y avait bien peu de conviction dans le ton comme dans le timbre. Pourtant, lorsque son père déboucha en hurlant sur le palier, elle sursauta et ses doigts crispés sur l'arme pressèrent involontairement la détente. La détonation résonna dans la nuit comme un coup de tonnerre et l'homme fut soudain projeté en arrière sur le lit, la poitrine déjà couverte de sang. Il y porta la main puis la regarda, l'air incrédule. Il était secoué de tremblements violents et sa respiration se bloquait puis reprenait, gargouillante.

# Posté le jeudi 13 juillet 2006 10:09

Modifié le dimanche 29 mars 2009 16:04

Et puis...

Claudine hurlait en se mordant les poings. Catherine laissa tomber le fusil et se précipita sur le lit. Max eut la présence d'esprit d'allumer dans la pièce et rejoignit sa fille près du blessé étendu sur le dos. Catherine était affolée, mais trouva pourtant les gestes qu'il fallait. Elle dit à sa mère d'appeler l'hélicoptère et à son père de l'aider à basculer l'homme sur le côté. Il hoqueta, toussa, s'étouffa presque. Un flot de sang rouge et mousseux sortit de sa bouche grande ouverte et lui inonda la joue, l'oreille et les cheveux.
Catherine obligeait le blessé à rester éveillé et, à chaque fois que son regard devenait vague, que ses yeux se révulsaient, elle lui ordonnait de la regarder et, bizarrement, il lui obéissait. « Je ne veux pas que vous mouriez, vous m'entendez. Restez avec moi, regardez-moi. Je ne voulais pas faire ça. Vous ne pouvez pas mourir. » Et pourtant, elle le sentait partir. Il était de moins en moins agité et la vie s'échappait de ses yeux bleus.
Des jets de sang d'un rouge surnaturel jaillissaient régulièrement du petit trou que la balle avait perforé presque au milieu de sa poitrine. Catherine regarda alternativement la plaie et sa main droite, bloqua sa respiration et, tremblante mais décidée, appuya la paume contre la blessure pour tenter de calmer l'hémorragie. Son geste s'avéra efficace et permit au blessé de respirer plus facilement. Tout en continuant à le maintenir éveillé de la voix et du regard, Catherine se mit à pleurer, car elle sentait sous sa peau les battements désespérés de son coeur pour envoyer le sang dans la circulation et, peu à peu, ils devenaient plus faibles et plus rares.

L'ambulance arriva enfin et, en même temps, on entendit le bourdonnement de l'hélicoptère médicalisé qui approchait. Max descendit allumer les éclairages extérieurs pour guider l'appareil vers la maison. Le convoyeur de l'ambulance ouvrit prestement la porte coulissante de la cabine sanitaire, se saisit des deux valises et s'engagea dans l'escalier en compagnie de Max tandis que le chauffeur prévenait le central de leur arrivée sur les lieux avant de rejoindre son collègue avec le reste du matériel. Les deux hommes, pompiers volontaires de la commune, comprirent d'un coup d'½il l'urgence de leur intervention. L'un d'eux mit l'homme dans une position plus latérale et lui bascula la tête vers l'arrière pour lui permettre d'évacuer plus facilement le sang qui encombrait ses voies respiratoires puis plaça un masque à oxygène sur son visage poissé de rouge. L'autre appliqua fermement un pansement compressif sur la plaie à la place de la main de la jeune femme.
Pendant ce temps, l'hélicoptère avait pu se poser dans l'ancien terrain de foot situé juste en face de la propriété des Hacherelle. Le médecin en sortit vivement et courut en direction de l'habitation, fidèle à sa réputation de donner beaucoup de lui-même lors de ses interventions. Il arriva au près du blessé et jaugea rapidement la situation. Il nettoya sommairement le torse et l'avant-bras de la victime avec une solution désinfectante pour permettre la pose du monitoring cardiaque et d'une perfusion via laquelle il lui administra un sédatif qui calma ses tremblements puis il prit la décision de l'intuber. Son patient, encore à demi conscient n'avait plus la force de se débattre et se limita à secouer mollement la tête de gauche à droite pour se libérer de sa poigne énergique. Tout en oeuvrant avec précision et rapidité, le médecin posait des questions sur les circonstances du drame et félicita Catherine pour son sang-froid. « Sans vous, Mademoiselle, j'aurais dû me limiter à rédiger un certificat de décès.
— Sans moi, répondit-elle, vous seriez resté au lit ! »
Il examina les deux blessures avec une moue dubitative. Il ne s'en écoulait presque plus de sang et le coeur du blessé battait maintenant sans force et irrégulièrement. «Bon, il ne faut pas traîner ! Aidez-moi. A quatre, on le soulève : un, deux, trois et quatre.» Les quatre hommes saisirent le blessé par les jambes et les épaules et le déposèrent sur la civière que les ambulanciers avaient amenée dans la chambre. Catherine tenait la perfusion en hauteur. Ensuite, le médecin prit le relais et les ambulanciers emmenèrent la civière vers l'escalier tandis que l'infirmier suivait avec le matériel.
Catherine regarda s'éloigner sa victime dont les yeux avaient fini par se fermer puis elle s'écroula à genoux et entra dans une crise de larmes proche de l'hystérie, le regard fixé sur ses mains et ses avants-bras maculés de sang collant. Elle tremblait et s'étranglait dans ses sanglots. Sa mère vint s'accroupir à ses côtés. Elle la serrait contre elle et lui caressait les cheveux en la calmant de la voix comme on calme un jeune enfant qui s'est écorché le genou en jouant. Max, atterré, secouait lentement la tête en signe de dénégation. À la porte de la chambre, les voisins, blêmes et les yeux ronds, essayaient de comprendre comment un événement comme celui dont ils venaient d'être témoins avait pu se dérouler si près de chez eux. Réveillés par la sirène de l'ambulance et le vrombissement de l'hélicoptère, ils s'étaient habillés à la hâte et étaient accourus, certains qu'il était arrivé quelque chose à l'un des membres de la famille Hacherelle à leur retour de vacances.
Deux policiers étaient arrivés à peu près en même temps et avaient laissé agir les secours avant d'entrer à leur tour dans la pièce. Catherine leva ses yeux brouillés de larmes sur les hommes en uniforme. Ils l'aidèrent à se relever et à s'asseoir sur le coin du lit. Voyant son couvre-lit imbibé de sang, la jeune femme fut prise de hoquets et se précipita dans la salle de bains où elle vomit dans la cuvette des toilettes.
Catherine revint au bout de quelques minutes. Elle s'était lavé les mains et le visage et semblait maîtriser un peu mieux ses émotions. Elle alla se lover au creux de l'épaule de son père et les larmes ruisselèrent à nouveau sur ses joues. « Oh ! Papa, dit-elle, j'ai tué un homme, tu te rends compte ? Je crois que je l'ai atteint au coeur : il va mourir, c'est sûr. Je ne voulais pas tirer ; je ne sais pas comment le coup est parti. Je crois que j'ai touché le coeur, sans même viser. J'avais si peur papa ! Je voulais qu'il reste là ; j'avais peur pour Marie. Pourtant, il n'était pas très dangereux : il tenait à peine sur ses jambes ; je l'aurais poussé du doigt comme ça (elle fit le geste sur la poitrine de son père) qu'il se serait écroulé tout pareil. Il ne me menaçait même pas ; il voulait seulement s'en aller et moi, je l'ai abattu... je l'ai abattu, répéta-t-elle plus bas, et il va mourir. » Max restait muet et tapotait machinalement le dos de sa fille pour l'apaiser. Le plus âgé des deux policiers intervint : « Vous savez, Mademoiselle, un type comme celui-là est forcément dangereux. Qui sait ce qu'il aurait fait de votre arme s'il avait pu s'en emparer : c'est peut-être vous maintenant qui seriez dans l'hélicoptère entre la vie et la mort. Le mieux aurait été de rester dans le couloir en attendant notre arrivée. Tiens, au fait, l'hélicoptère n'a pas encore décollé. » Et s'adressant à son collègue : « Va donc voir ce qui se passe là-bas.
— Si nous descendions au salon, proposa Max, nous y serions plus à l'aise. » Catherine le remercia du regard : elle avait hâte de quitter la pièce. Ils descendirent donc après que le policier ait recommandé de ne toucher à rien dans la chambre et la salle de bains pour le moment. Ils s'assirent dans les canapés et les fauteuils. « Pouvons-nous faire venir notre médecin traitant ? demanda Max, il me semble que nous en avons tous besoin. » Le policier opina du chef. C'est Bernadette, la voisine qui se chargea de téléphoner au docteur Piron et qui ensuite prit l'initiative de préparer du café pour tout le monde.
À ce moment-là, le second policier entra et expliqua que le médecin avait opéré le blessé dans l'hélicoptère. C'est d'une voix blanche que le jeune homme raconta ce qu'il avait vu : « Le type allait très mal ; le sang s'accumulait entre le poumon et la plèvre, ce qui avait fait se racrapoter le poumon. Le toubib a pratiqué une incision là sur le côté du torse, expliqua-t-il en joignant le geste à la parole. Il y a introduit un tuyau pour drainer le sang. Après, il semblait satisfait, le blessé respirait mieux et avait un pouls plus régulier. Maintenant, ils sont prêts à décoller. Je crois que ce gars-là a une fière chance que cet hélico existe ! »
En effet, les pales de l'appareil se remirent en mouvement et tous sortirent pour assister à son envol. Dehors, deux autres policiers veillaient à la sécurité d'une vingtaine de badauds tandis qu'une équipe de journalistes recueillait le témoignage des ambulanciers. Ces derniers revinrent ensuite chercher leur matériel à la maison et furent conviés à prendre un café. « Ce n'est pas de refus, car, même si on voit quelquefois des blessés graves sur des lieux d'accidents, on ne s'habitue jamais vraiment. Ce mec a une sacrée résistance en tout cas : quand vous voyez la quantité de sang qu'il a perdue ! »
Le docteur Piron arriva peu après. Il n'était pas rasé et la longue mèche qui habituellement recouvrait docilement son crâne chauve folâtrait à sa guise. Mais la démarche assurée et le regard inquiet du médecin indiquaient qu'il était bien réveillé. « Que s'est-il passé ici ? dit-il. En sortant de chez moi, j'ai vu passer l'hélicoptère. C'est pour le braqueur de Léopold ? Je suis passé chez lui hier. D'après lui, le type a détalé comme un lapin ; il pensait même l'avoir à peine éraflé. Il était mal en point finalement ?
— Oui, mais ce n'est pas seulement à cause de Léopold : c'est moi qui l'ai achevé ou presque, dit Catherine d'une voix éteinte. » Max raconta en deux mots la scène qui venait de se jouer. Le médecin hochait la tête ou haussait les sourcils d'étonnement. « Dis donc, Cathy, l'hospitalité n'est pas ton fort il me semble ! » Il prit la tension artérielle de la jeune femme et lui donna un comprimé à prendre pour la faire baisser puis, s'adressant aux policiers : « Cela pose un problème si je lui donne un calmant pour la faire dormir quelques heures ?
— Oui, je crois qu'il vaut mieux reporter cela à plus tard : le Parquet va arriver. Je suppose qu'ils seront là dans quelques minutes.
— Le Parquet, s'exclama Claudine, surprise, c'est nécessaire ?
— Et bien oui, Madame ; c'est une affaire criminelle et une personne est en danger de mort. Une enquête doit être ouverte, c'est la procédure.
— Vous voulez dire que ma fille risque des poursuites ! Mais ce n'est pas une criminelle, vous le voyez bien. On ne va quand même pas la mettre en prison ; c'est de la légitime défense tout de même : ce type était chez nous ! » Tout en parlant, Claudine s'était mise à pleurer : elle commençait à mesurer la gravité de la situation.
« Maman, je ne devais pas tirer. Il ne nous menaçait pas vraiment ; il était déjà blessé et son arme se trouvait dans la salle de bains : je l'y avais vue. Pourquoi a-t-il fallu que je prenne ce fusil ? Vous avez raison, Monsieur, le mieux était d'attendre votre arrivée. Cela me paraît très clair maintenant, mais ce n'était pas si évident tout à l'heure.
— Oui, je vous comprends. Mais devant un tribunal, votre geste peut être considéré comme une tentative de meurtre. Votre témoignage sera confronté à celui de votre victime — s'il survit — et il se peut qu'il porte plainte contre vous. C'est d'ailleurs ce que lui dictera son avocat. Je ne peux que trop vous conseiller de faire appel à un avocat vous-même, car vous en aurez besoin.
— Moi, c'est d'un cachet pour la tension dont j'ai besoin. Je parie que j'ai plus de vingt, dit Claudine, atterrée. » Le docteur Piron s'exécuta et plaça également le tensiomètre au bras de Max. Puis, le policier lui suggéra de faire une prise de sang à Catherine en vue d'un test HIV, mais il s'y opposa : « Je pense que cela peut attendre. À l'hôpital, ils feront une analyse du sang de votre homme et si le test est négatif, nous serons tranquillisés. S'il est séropositif, on en fera une par sécurité, mais je ne pense pas que cette petite coupure que tu as à la main, Catherine, soit suffisante pour permettre la transmission du virus. En tout cas pour aujourd'hui, il y a eu assez de sang versé dans cette maison ! »
Et puis...

# Posté le mardi 25 juillet 2006 15:49

Modifié le dimanche 29 mars 2009 16:11

Fin du deuxième chapitre!

Fin du deuxième chapitre!
Peu après le départ du médecin de famille, quatre voitures s'arrêtèrent le long de la rue du Tilleul. Il était environ quatre heures quart du matin. Six hommes et une femme se présentèrent au domicile des Hacherelle : un juge d'instruction et sa greffière, un substitut du Procureur du Roi, un commissaire de la Police judiciaire et trois agents en uniforme. Il y avait de quoi impressionner les occupants de la maison déjà très secoués. Cependant, ces personnes se montrèrent aussi courtoises que possible. Le juge, le substitut et le commissaire écoutèrent le rapport des policiers qui exposèrent brièvement les faits puis entendirent la version de Catherine. Elle entama son récit par la conversation qu'ils avaient eue dans la voiture après que la radio ait annoncé la présence d'un homme armé dans Aywaille. Elle racontait d'une voix faible mais bien posée qu'interrompait par instants un long soupir saccadé. Il n'y avait finalement pas grand-chose à raconter, tout s'était passé si vite ! Le juge l'avait écoutée attentivement et, lorsqu'elle eut terminé, il lui posa plusieurs questions. Ensuite, ce fut au tour de Claudine et Max d'expliquer ce qu'ils avaient vu. Les deux ambulanciers et même Bernadette furent également entendus et les dires de chacun furent consignés dans le procès-verbal de descente. Puis ils montèrent à l'étage examiner les lieux, les armes et les effets personnels du malfaiteur. Le labo, arrivé entre temps, avait relevé des empreintes et prélevé des échantillons de sang dans la salle de bains, la chambre et la cuisine. Peu après, un expert en balistique, mandé par le juge d'instruction, fût dépêché sur place. À sa demande, Catherine expliqua où l'homme et elle-même se trouvaient au moment du tir et dut lui montrer comment elle tenait le fusil. Il fit prendre des photos en divers endroits et sous divers angles. Des croquis furent établis sur lesquels figuraient des mesures et des croix qui indiquaient la position des protagonistes. Les deux armes furent soigneusement emballées et saisies comme pièces à conviction, ainsi que tous les vêtements et objets personnels du blessé.
Catherine demanda la permission d'aller s'assurer que sa fille dormait toujours malgré le remue-ménage. Elle y fut bien entendu autorisée et redescendit au salon. « Marie dort comme un ange, les bras en croix, dit-elle à sa mère.
— C'est une chance qu'elle n'ait pas assisté à tout cela, soupira Claudine. »
Lorsque les hommes regagnèrent le salon à leur tour, Claudine leur servit du café. Elle tremblait et renversa le contenu d'une des tasses sur le tapis.
Le juge s'adressa à Catherine : « Mademoiselle, je vais essayer de vous exposer la situation. N'hésitez pas à m'interrompre si je ne suis pas suffisamment clair. Vous me semblez être de bonne foi et je peux, dans une certaine mesure, comprendre votre geste, mais il n'en reste pas moins que vous avez commis un acte grave avec des conséquences qui le sont tout autant et de surcroît avec une arme que votre père détient illégalement. Dès lors, une enquête est ouverte et des poursuites vont être entamées, cela même si votre victime ne porte pas plainte contre vous, ce qui, au demeurant, m'étonnerait fort. Je me dois de procéder à votre arrestation. Vous allez devoir me suivre au Palais de Justice où je vous entendrai à nouveau. Cela ne prendra qu'une heure environ. Ensuite, je déciderai s'il y a lieu de vous placer en détention préventive. Toutefois, je crois que cela ne sera pas nécessaire ; vous ne me semblez pas représenter un quelconque danger pour la société ou pour vous-même. Vous pourrez dès lors rentrer chez vous et vous reposer quelques heures si cela vous est possible. Vous serez convoquée d'ici un jour ou deux au bureau du commissaire Fagnoul ici présent qui aura pour tâche d'éclaircir certains points de l'enquête.
— Savez-vous de qui il s'agit, demanda Max ? A-t-on le droit de savoir à qui nous avons affaire ?
— Rien ne s'y oppose, reprit le magistrat, nous avons trouvé ses papiers d'identité dans ses vêtements. » Il avança la main pour prendre le petit portefeuille de toile usée que lui tendait la greffière et en sortit la carte d'identité du jeune voleur. « Votre homme s'appelle Michael Wright (il hésita un peu sur la prononciation et épela le nom de famille). Il est belge par adoption, mais américano-polonais de naissance (pas banal !)... né en Australie le dix-huit octobre mille neuf cent septante-six (donc, il a vingt-cinq, presque vingt-six ans). Je n'en sais pas plus pour l'instant, mais on doit me faxer son casier judiciaire à mon bureau.»
C'est ainsi que les Hacherelle eurent connaissance du nom de celui qui, en quelques secondes, avait anéanti les bienfaits de quinze jours de vacances et qui allait par la suite, volontairement ou non, influer sur le cours de leurs existences.
Max était resté silencieux, pensif, pendant de longues minutes. Il s'adressa enfin au juge : « Mais, dites-moi, ce garçon, il va être poursuivi lui aussi, non ?
— Probablement, pour vol avec violence et violation de domicile tout au moins, même s'il n'avait qu'une arme en plastique.
— En plastique, vous rigolez !
— Non, mais, pour la loi, cela ne change pas grand-chose. » Le soir du braquage, le juge était descendu à la station de Léopold Durieux. Celui-ci avait déclaré être entré par la porte de l'arrière-boutique au moment où le voleur menaçait le caissier avec son arme. À quelques mètres de distance, il prétendait n'avoir pas fait la différence avec une arme réelle et affirmait avoir tiré sur le malfaiteur pour défendre sa vie, ainsi que celle de son employé, Marc Tefnin. Durieux aussi aurait à répondre de cet acte devant un juge où la question de la légitime défense serait débattue.
« Nous y allons, Mademoiselle, dit-il en se levant. Plus vite ce sera fait, plus vite vous serez de retour. » Sur ces paroles, il serra la main de Max et Claudine. C'était un homme grand et mince. Claudine, plutôt petite lui arrivait à peine à la poitrine et, lorsqu'il la salua, un détail saugrenu lui sauta aux yeux : il portait une cravate rouge ornée d'une multitude de petits «TITI» jaunes ! Peut-être un cadeau de ses enfants, pensa-t-elle. Un peu bizarre, tout de même sur un personnage à l'allure sévère, juge de surcroît et dont le reste de la tenue était classique et sobre. Le substitut prit congé à son tour et recommanda à Catherine de se présenter sans faute aux convocations qu'elle recevrait. Sa poignée de main fût énergique et accompagnée d'un sourire chaleureux. Claudine lui demanda si elle pouvait nettoyer les dégâts maintenant et il lui répondit affirmativement. Elle embrassa sa fille comme si leur séparation devait durer une éternité et tous sortirent.
Une fois la porte refermée, les Hacherelle échangèrent des regards ébahis et Max poussa un long soupir.
Ils tinrent conseil et décidèrent de nettoyer tout de suite. Ils disposaient de deux heures encore avant le réveil de Marie. Ce serait mieux si elle ne voyait pas tout cela et, de toute façon, ils étaient bien trop énervés pour dormir et attendraient pour cela le retour de leur fille. Les voisins vinrent proposer leur aide et elle ne leur fut pas refusée. Ils se munirent de gants, d'éponges et de Javel et récurèrent avec ardeur. Souvent, il fallut renouveler l'eau des seaux et les éponges se teintèrent rapidement d'un rose sale. Les hommes évacuèrent le matelas de Catherine, mirent à lessiver ses draps et la carpette de la salle de bains, sans trop d'espoir de récupérer les taches de sang coagulé. Les femmes travaillaient en silence. Bernadette le rompit soudain : « Quand je pense que j'aurais pu éviter tout cela !
— Que veux-tu dire ? questionna Claudine.
— Et bien, hier, je suis venue m'occuper des animaux le matin et vers dix-huit heures, mais, comme je n'ai pas vu le chat, je ne suis pas entrée pour le nourrir. Si je l'avais fait, j'aurais tout de suite remarqué l'intrusion et je serais retournée chez moi pour appeler la police qui nous aurait débarrassés de ce type avant votre retour.
— Oh ! Ça ne sert à rien de te culpabiliser, Bernadette, la rassura Claudine, ce qui est fait est fait ; ni toi ni moi ne pourrons rien y changer maintenant. Toutefois, je donnerais cher pour retourner quelques heures en arrière ! »

Au Palais, Catherine dut à nouveau relater les événements de la nuit et répondre à tout un tas de questions sur des points de détail. Sans doute le juge procédait-il ainsi pour déceler d'éventuelles contradictions dans son récit et s'assurer qu'elle ne mentait pas. Seule face à cet homme, dans cette grande pièce au lourd mobilier, elle se sentait encore plus perdue et des larmes inondaient régulièrement ses joues sans qu'elle puisse les retenir.
Elle n'en apprit guère plus sur les antécédents de sa victime. Il provenait ne la région bruxelloise et avait déjà à son actif plusieurs condamnations pour vol.
« Qu'est-ce que je risque ? demanda timidement Catherine.
— Pas grand-chose, à mon avis. Comme je vous le disais tout à l'heure, je ne crois pas que vous soyez une grande criminelle — il sourit — mais il n'est pas permis de faire justice soi-même ; dès lors, vous devez savoir que l'affaire sera inévitablement portée devant un tribunal. Vous avez tout de même pris le temps de vous munir d'une arme et de la charger avant d'intervenir. » Le juge resta pensif un instant. Il ne savait trop lequel, de Catherine Hacherelle ou de Léopold Durieux, avait le plus de chance d'obtenir un non-lieu pour légitime défense. À la station, le type était armé et menaçant, mais les conditions de légitime défense n'étaient pas clairement établies pour autant, car monsieur Durieux avait agi de manière plus réfléchie que mademoiselle Hacherelle. Rue des Tilleuls, les faits étaient un peu différents puisque le malfrat était désarmé et blessé. Toutefois, après avoir entendu le communiqué à la radio et vu tout ce sang dans la salle de bains, la jeune femme avait dû se sentir réellement en danger, elle et son enfant endormi tout à côté, lorsqu'elle s'était trouvée en face de cet intrus très grand et réputé dangereux. Il continuait d'avancer vers elle, malgré ses sommations et, même si elle avait entraperçu l'arme abandonnée dans la douche, rien ne lui permettait d'affirmer qu'il n'en ait pas d'autre. Son témoignage à lui apporterait sans doute des éclairements intéressants, si du moins il survivait assez longtemps pour être entendu. « Vous avez de la chance qu'il ait été blessé parce que se présenter une arme à la main devant un gars comme ça peut vite se retourner contre vous, Mademoiselle.
— Peut-être, répliqua Catherine, mais même si c'est une crapule, je ne veux pas être responsable de la mort de qui que ce soit. Pourquoi a-t-il fallu qu'il vienne justement s'échouer chez nous ? Avez-vous des nouvelles de son état ?
— J'attends le rapport du médecin légiste, je ne devrais pas tarder à le recevoir.
— Vous voulez dire qu'il est mort ? demanda Catherine d'une voix blanche.
— Je n'ai pas dit cela ; légiste ne veut pas forcément dire cadavre, expliqua le magistrat. Dans toute affaire comme celle-ci où une personne est blessée, un médecin légiste va examiner le blessé et établit un rapport. C'est un médecin qui a fait une spécialisation en criminologie et est donc à même de lire pas mal d'informations de l'examen d'une blessure. Par exemple, ici, il pourra déterminer l'angle et la distance de tir qui seront confrontés à votre description des faits et à celle de la victime. Voulez-vous que je me renseigne directement à l'hôpital ?
— Oh ! Si vous voulez bien, oui, j'aimerais savoir comment il va. » Dès qu'il eut raccroché, le juge annonça avec un petit sourire : « Il est en vie. Il vient de sortir de salle d'opération, mais il est dans un état critique et les médecins ne se prononcent pas. Voilà, nous allons vous laisser. Tâchez de prendre un peu de repos. Je vous revois bientôt. J'espère que vous ne serez pas trop inquiétée. »

Peu avant huit heures, lorsqu'elle rentra chez elle, la maison avait à peu près retrouvé ses couleurs d'origine, mais il serait nécessaire de retapisser la chambre de Catherine et de repeindre les murs de la cage d'escalier : le crépi avait absorbé des traces de doigts dont il subsistait des ombres brunâtres.
Bernadette décréta sur un ton qui ne souffrait aucune objection qu'elle s'occuperait de Marie toute la journée afin que Catherine et ses parents puissent se coucher. Ils prirent un petit déjeuner tous ensemble, ce qui amusa beaucoup Marie qui ne remarqua pas les mines soucieuses des autres convives. Ensuite, elle suivit de bonne grâce Bernadette et son mari Philippe. Elle aimait beaucoup jouer avec leurs deux enfants, de quatre et six ans, François et Pauline qui rentreraient dans la matinée d'un court séjour chez leurs marraines respectives.
À neuf heures, après avoir pris chacun une douche et un comprimé laissé par le docteur Piron, Max, Claudine et Catherine se couchèrent enfin. Catherine, allongée dans le lit de sa fille, pleura longuement avant de s'endormir en serrant Meuh Meuh dans ses bras.


Voilà! A la semaine prochaine, laissez des comms!

# Posté le mercredi 16 août 2006 14:03

Modifié le dimanche 29 mars 2009 16:10