2. RETOUR et RENCONTRE
La conversation animée des oiseaux, les piaillements des poules de la ferme toute proche, les pas dans l'allée gravillonnée d'un groupe de touristes se rendant aux douches : c'est sur ce fond sonore que la famille Hacherelle s'éveilla le matin suivant. Monsieur Hacherelle tout d'abord. Il ouvrit les yeux, s'étira en bâillant bruyamment puis, alors qu'il était prêt à se repelotonner dans son sac de couchage, se rappela le programme de la journée et s'assit. Ses mouvements éveillèrent sa femme qui commença par jeter un coup d'½il au petit réveil de voyage posé sur une valise à côté du matelas. « Tu as vu l'heure ? dit-elle. Je me doutais bien que ce maudit réveil ne sonnerait pas ! Recevez ce très pratique réveil de poche avec votre commande : idéal pour les vacances et les voyages d'affaires ! Tu parles, juste bon pour afficher l'heure. » Tout en râlant, elle avait attrapé le petit appareil et appuyait frénétiquement sur tous les boutons. Monsieur Hacherelle regardait sa femme en souriant. C'était une femme vive et dynamique, au tempérament d'abeille : toujours en activité. « Allons, chérie, ne t'énerve pas, tu n'y changeras rien. Nous partirons un peu plus tard, c'est tout.
— Mais j'aurais bien voulu rentrer avant la nuit. Et ne risquons-nous pas de trouver beaucoup plus de circulation ?
— C'est possible mais, après tout, tant qu'on n'est pas à la maison, c'est toujours les vacances, non ? Alors, tâche de prendre ça avec philosophie. Et levons-nous : il est déjà bien assez tard. »
La pendulette affichait neuf heures seize et la chaleur était déjà importante dans l'habitacle de la tente, annonçant encore une journée torride. Cela faisait quinze jours que la famille Hacherelle avait planté sa tente dans ce petit camping de Provence et, à part un jour de pluie, le soleil les avait gratifiés de sa présence. C'est donc tout bronzés qu'ils s'apprêtaient à prendre le chemin du retour.
La fermeture Eclair de la « chambre » s'ouvrit (pourquoi ne dit-on pas alors l'ouverture Eclair ? pensa madame Hacherelle) et le couple émergea dans le « séjour ». Juste en face se trouvait une deuxième chambre de deux personnes. La mère appela : « Debout les filles, il est tard ! » On se serait soudain cru à la maison un jour d'école. Cela faisait bizarre, en cette fin d'été, surtout après la vie de bohème que l'on avait menée ces deux dernières semaines.
Les filles, c'étaient une jeune femme de vingt-trois ans, grande et bien faite, brune aux yeux verts et sa fille de quatre ans, Marie. C'est elle qui la première passa la tête entre les pans de toile de la porte. Sous ses boucles dorées, presque rousses, ses yeux gris souriaient toujours. Elle courut embrasser ses grands-parents. Catherine s'extirpa à son tour, à demi courbée. « Debout, debout, facile à dire ! » En effet, il n'y avait guère que Marie qui pouvait prétendre se tenir debout dans les couchettes. Le séjour était plus élevé et seul monsieur Hacherelle ne savait s'y dresser tout à fait. Son mètre quatre-vingts en faisait un homme grand pour sa génération. Sa corpulence trapue et sa courte barbe lui conféraient une allure imposante, un peu sévère. Il était pourtant d'une nature généreuse et optimiste.
Ils prirent un petit déjeuner rapide puis se rendirent aux douches en hâte. Marie se plaignit d'être ainsi houspillée. Ils firent les bagages en vitesse, si bien qu'à dix heures quinze, sacs et valises s'amoncelaient à proximité de la voiture. Catherine et son père s'attaquèrent au démontage de la tente. Leurs gestes étaient précis et efficaces, chacun sachant exactement ce qu'il devait faire et dans quel ordre pour aider l'autre sans le gêner et sans qu'aucune parole ne soit nécessaire. Père et fille partageaient une tendre complicité qui se manifestait particulièrement dans ce genre de situation.
Pendant ce temps, Marie et sa mamy faisaient l'inventaire des jouets de la petite. Madame Hacherelle avait l'habitude, quand elle partait en vacances, d'établir des listes de tout ce qu'il fallait emporter. Au fur et à mesure, elle barrait sur ces listes ce qu'elle disposait dans les bagages. Les listes avaient aussi leur utilité lors du retour pour vérifier que l'on n'oubliait rien. Or, Meuh Meuh manquait à l'appel. La petite vache en peluche avait été offerte à la fillette par son parrain et comptait parmi ses doudous préférés. Il fallut rouvrir chaque sac, fouiller la haie et les arbustes, visiter les sanitaires, interroger les voisins, mais Meuh Meuh resta introuvable et Marie inconsolable.
Vers onze heures, tout avait pris place dans le coffre du break, celui du toit et dans la petite remorque. Les vacanciers prirent le temps d'un dernier verre avec les campeurs voisins. On promit de s'écrire tout en sachant qu'on n'en ferait probablement rien. Enfin, poignées de main et accolades furent échangées et les quatre passagers s'installèrent à bord du véhicule. Catherine sourit en découvrant Meuh Meuh sagement assise sur la banquette arrière. Marie, radieuse, la serra dans ses bras. Monsieur Hacherelle mit le contact et démarra. Il était onze heures trente.
Il roula lentement dans les allées où jouaient de nombreux enfants tandis que madame Hacherelle préparait son sac à main pour aller régler le solde du séjour au gérant. « N'oublie pas de récupérer les accus de la glacière, dit monsieur Hacherelle.
— Ah ! Oui, tu fais bien de me les rappeler. J'espère qu'il nous fera une réduction pour les douches ! » Une panne de chauffe-eau avait privé les touristes d'eau chaude pendant deux jours. Ils avaient dû chauffer de l'eau dans une marmite pour se laver dans la tente. Marie s'était baignée dans une bassine en zinc dont l'eau avait tiédi au soleil. Elle en avait pris l'habitude et aimait se rafraîchir à tout moment dans le baquet. En cela, les adultes avaient envié sa petitesse qui lui permettait de s'immerger presque entièrement dans si peu de liquide.
Madame Hacherelle revint près de dix minutes plus tard en souriant. Visiblement, elle avait obtenu ce qu'elle désirait.
Ils quittèrent le camping et, à l'entrée de la bourgade toute proche, s'arrêtèrent de nouveau pour acheter les vivres pour la route. « Deux pour toi, chou ?
— Oui, deux dagoberts.
— OK. Et toi Cathy ?
— Attends, m'man, je viens avec toi.
— Moi aussi je veux venir avec vous, s'exclama Marie en se tortillant sur son rehausseur.
— Non. Toi, tu restes là avec papy ma puce ; on revient tout de suite. »
Hélas, à presque midi, le petit commerce était bondé. Quatre ou cinq clients précédaient les deux femmes. C'était une petite boutique de primeurs. On y vendait des fromages, des fruits, du poisson, de la charcuterie ainsi que du vin, du miel et des pâtisseries. Il semblait, comme par un fait exprès, que les autres clients choisissaient tout ce qui prenait le plus de temps à servir. Le monsieur barbu avec son gruyère à râper ; la dame en rouge et son énorme colis barbecue ; le petit vieux qui hésita sur la meilleure bouteille de vin à offrir à son frère souffrant et qui, enfin décidé, demandait un emballage-cadeau ; le gamin qui se fit servir un assortiment de friandises et les paya uniquement en pièces d'un, deux et cinq cents.
« Heureusement qu'il y a l'air conditionné ici parce que, autrement, je crois que je tomberais là ! soupira madame Hacherelle.
— Oui, les autres n'ont pas cette chance dans la voiture. » En disant ces mots, Catherine s'était penchée de côté pour apercevoir la voiture et vit que son père avait traversé la route et observait les poissons dans le ruisseau qui la longeait. « C'est bien les hommes, ça ! Laisser cuire Marie toute seule dans l'auto ! » Elle sortit et revint l'instant d'après avec sa fille.
La vendeuse termina de compter les petites pièces de l'enfant et s'adressa à madame Hacherelle avec l'accent savoureux du Midi : « Que puis-je pour vous ma petite dame ?
— Alors..., je voudrais des pêches, quatre. Un melon et deux tomates, trois bouteilles de cola pour la route...
— Ah, ça y est ! Vous reprenez la route. Vous allez avoir chaud, dites donc, et on annonce des orages pour cette après-midi.
— Ben, nous verrons. Nous voulions partir beaucoup plus tôt mais nous voilà seulement. Tu t'es décidée Cathy pour ton sandwich ?
— Oui, au crabe s'il te plaît.
— Et moi ça maman ch' il te plaît, ajouta Marie en pointant le doigt sur la vitre d'un présentoir.
— Bon, va pour une gosette1 aux abricots, dit Catherine en riant. C'est plus facile à manger pour toi.
— Avec ça un sandwich au crabe, un au thon et deux dagoberts, poursuivit madame Hacherelle.
Quelques minutes plus tard... « Voici, madame. Cela fera, attendez voir, trois euros fois quatre et un euro douze pour ceci... » Tout en parlant, elle tapait sur les touches de la caisse enregistreuse qui finit par afficher un total de vingt-six euros soixante-cinq cents. « Bon retour en Belgique, alors !
— Merci. Une bonne journée à vous aussi, madame. Au revoir. »
Catherine prit les marchandises et sortit à la suite de sa mère, Marie sur ses talons, avec dans la main une sucette offerte par la marchande. Elles disposèrent tout ce qu'elles pouvaient dans la glacière. Monsieur Hacherelle les interrompit : « On ferait peut-être mieux de manger ici, non ?
— Oh non, j'ai besoin de rouler un peu pour avoir l'impression d'avancer.
— Alors, nous nous arrêterons dans une heure, une heure et demie pour reprendre du mazout et nous mangerons sur le parking à ce moment-là.
— D'accord, faisons ainsi. Allez, en route ! »
Le tableau de bord affichait déjà douze heures vingt ; il ne fallait pas espérer rentrer avant minuit. Le début du voyage se passa dans le calme. Après une trentaine de kilomètres de voies secondaires, ils empruntèrent l'autoroute et laissèrent derrière eux les champs de tournesols et les villages pittoresques. Le pique-nique se prit sur une petite pelouse où se trouvaient des tables en bois avec des bancs. Un module de jeu en bois avait été installé pour permettre aux enfants de se dégourdir les jambes. Des arbres procuraient à l'endroit une ombre bienvenue.
Marie, la bouche maculée d'abricot s'exclama soudain. « Mmh, c'est bon la gazette aux haricots ! » Les trois adultes partirent d'un fou rire et monsieur Hacherelle faillit s'étrangler avec son pain. La petite riait aussi, consciente de l'effet qu'elle produisait sans toutefois comprendre la raison de tant d'hilarité. Sa maman lui expliqua et, en imaginant le journal farci de légumes, elle afficha une grimace de dégoût qui relança les rires. « Viens ici, mon ange, que j'essuie ta petite bouche toute couverte de haricots. Voilà, tu peux aller jouer un petit peu sur le toboggan pendant que nous finissons de manger.
— Peux avoir du coca, maman ?
— Bien sûr. Attends, je le prends. »
Son gobelet terminé, elle partit en courant. Monsieur Hacherelle entama son deuxième sandwich. « Tiens, Claudine, ce n'est pas un américain, ça !
— Non, il n'y en avait plus ; je n'ai pas voulu attendre qu'elle en refasse.
— Dommage, il était super bon là-bas. »
Quelques minutes plus tard, les quatre passagers regagnèrent le véhicule et le voyage reprit. Vers quinze heures, en vérifiant carte et itinéraire, on s'aperçut qu'on ne suivait plus la bonne direction si bien qu'à la sortie suivante, on rebroussa chemin. « Quelle poisse ! Près de quatre-vingts kilomètres pour rien ! s'exclama monsieur Hacherelle.
— Oui, et trois quarts d'heure de perdus. »
Ils n'étaient pas au bout de leurs surprises ; un peu plus tard un fort ralentissement causé par un accident les fit rouler au pas pendant plus d'une heure. À ce moment, les Hacherelle se promirent d'équiper la voiture de l'airco avant les prochaines vacances. « Tu vois, Claudine, j'avais raison de vouloir partir ce soir et rouler de nuit. Nous n'arriverons pas beaucoup plus tôt comme ceci ! » Claudine ne répondit pas. Elle n'aimait guère avoir tort. Enfin, au bout d'un moment, elle demanda : « Veux-tu que je conduise un peu, Max ?
— Non ça va. Alors, tu as apprécié tes vacances ?
— Ah oui, on était bien, tous les quatre ensemble !
— Je suis contente d'être venue avec vous. Cela faisait longtemps. Quatre ans je crois. Oui, c'est ça, quatre ans , ajouta Catherine. »
Depuis cinq années, elle suivait des études d'architecture à Liège. Elle avait réussi sa première année en juin, de justesse, mais c'était déjà très bien au vu du pourcentage élevé d'échecs qui touchait ses camarades. D'autant qu'une vilaine bronchite l'avait obligée à prendre des antibiotiques pour pouvoir prendre part aux examens. Les quelques élèves reçus en première session avaient fêté leur réussite avec ceux, moins chanceux, qui noyaient leur déception. La soirée avait été bien arrosée, trop... et Catherine n'avait pas été en reste. Toujours est-il qu'elle termina cette mémorable guindaille1 dans le même lit qu'un étudiant aussi éméché que séduisant, mais pour lequel elle n'éprouvait pas de sentiments particuliers. Leur brève union ne dura pas plus que la nuit.
L'été, la fatigue de Catherine fut mise sur le compte du contrecoup des examens. Mais, à la mi-octobre, ses règles, dont le rythme avait été un peu aléatoire ces derniers mois, disparurent complètement. Elle revint d'une visite chez le gynécologue avec trois photos d'échographie sur lesquelles on distinguait le profil, les pieds et les mains d'un f½tus de seize semaines.
La nouvelle fit l'effet d'un séisme sur les Hacherelle : colère pour Max, larmes pour Claudine. L'avenir qu'ils espéraient pour leur fille unique semblait désormais compromis. Passé le premier émoi, on s'assit autour de la table et on discuta de ce qu'il fallait faire. Pas une fois il ne fut question d'avortement : les Hacherelle avaient eu tant de difficultés à avoir un enfant alors qu'ils auraient désiré une famille plus nombreuse qu'il était impensable de mettre volontairement fin à la grossesse de leur fille. Elle ne l'aurait d'ailleurs jamais accepté. En deux jours, la perspective de cette naissance vira du cauchemar à l'euphorie. Le jeune géniteur fut mis au courant, mais, un peu perplexe, ne souhaita pas assumer sa paternité. Catherine en fut presque soulagée. La famille s'organisa et, quand Marie s'annonça fin février avec un peu d'avance, ce fut un réel bonheur.
La deuxième année d'archi en fut évidemment perturbée et Catherine ne présenta pas ses examens. À la rentrée, Claudine put prendre une pause carrière à mi-temps et garda l'enfant pour permettre à sa fille de poursuivre ses études. En juin, elle avait terminé sa quatrième année avec distinction, donnant à tous la certitude d'avoir fait le bon choix.
Tout en repassant le film de ces dernières années, Catherine regardait avec mélancolie son bébé qui dormait depuis une heure environ. On aurait dit un ange. Catherine avait souvent l'impression de ne pas la voir grandir et de ne pas être suffisamment présente pour elle, mais la joie de vivre de la fillette la rassurait. « Regardez-la, n'importe qui pourrait l'emmener n'importe où sans qu'elle en sache rien. »
Vers dix-huit heures, ils firent une courte halte pour se rendre aux toilettes, boire et manger des biscuits. Le ciel s'était couvert peu à peu au cours de l'après-midi et bientôt une pluie battante obligea Catherine, qui avait relayé son père au volant, à réduire sa vitesse à près de septante kilomètres à l'heure. Cela ne fit qu'aggraver encore le retard et l'énervement, mais on finit par en rire, cela ferait des souvenirs.
« Bon, au point où nous en sommes, je crois que nous allons nous arrêter au prochain resto et souper tranquillement, dit Max. Je commence à avoir faim.
— De toute façon, il faut bien que nous mangions, acquiesça son épouse. J'avais simplement espéré souper en Belgique, mais il faudra encore se contenter de frites françaises. »
Finalement, c'est dans une pizzeria qu'ils prirent leur repas du soir. Une fois installé à table, Max soupira : « Et bien voilà, jeudi il faudra reprendre le collier !
— Où travailles-tu jeudi ? lui demanda Catherine.
— Je dois commencer à Chanxhe, chez Bultot. C'est une annexe en blocs de terre cuite avec une brique de réemploi autour. Je crois que je vais chercher un apprenti en septembre ; j'en ai marre de travailler tout seul !
— Oui, tu dis toujours ça, mais quand tu as quelqu'un, que ce soit un apprenti ou un ouvrier, tu t'énerves et tu pestes parce qu'il n'est pas valable.
— Prendre un ouvrier est hors de question : j'ai donné deux fois déjà. Non, un ouvrier coûte beaucoup trop cher, du moins au début, et je n'ai pas les reins assez solides pour attendre qu'il soit compétitif. Un apprenti rapporte toujours bien ce qu'il coûte au début et si j'avais la chance d'en trouver un qui en veut, je le formerais et, là alors, j'aurais un bon ouvrier ! J'ai cinquante-deux ans et j'aspire à un peu d'aide.
— Je te souhaite bonne chance, mais, à mon avis, il n'est pas encore né celui qui conviendra à mon petit papounet chéri.
— Ouais, je suis peut-être difficile, mais tu avoueras que le dernier en date était un phénomène ; il n'a même pas travaillé une semaine entière en trois mois !
— Le problème, c'est que ce sont souvent des gars comme ça qui s'engagent comme apprenti parce qu'ils sont fatigués de l'école.
— Parce qu'ils sont fatigués tout court tu veux dire ! »
Les deux femmes échangèrent un sourire entendu. Chaque fois qu'ils parlaient de cela, Max leur servait les mêmes arguments. Elles ne pouvaient lui donner tort : il n'était pas facile de trouver une main-d'½uvre convenable.
On se remit en route et, à minuit, Marie se rendormit enfin tandis qu'on contournait seulement la ville de Nancy. Encore trois heures et ils seraient rentrés à la maison. La petite ouvrit brièvement les yeux quand sa maman arrêta la voiture au Luxembourg pour faire le plein de carburant puis sombra de nouveau dans le sommeil. Max reprit le volant et, dès leur arrivée en Belgique, coupa le lecteur C.D. et régla la radio. À cette heure, le programme était plutôt feutré.
À deux heures, un flash d'information attira subitement l'attention des voyageurs lorsqu'ils entendirent prononcer le nom de leur village. « La police n'a toujours pas intercepté le malfaiteur qui la nuit dernière a braqué une station-service à Aywaille près de Liège. L'individu a pris la fuite après que le pompiste ait ouvert le feu. Vraisemblablement blessé au ventre, l'homme pourrait nécessiter des soins médicaux urgents. Il correspond au signalement suivant : vingt-cinq à trente ans, un mètre nonante environ, cheveux foncés. Il est vêtu d'un pantalon noir et d'un T-shirt noir également. Il est toujours en possession d'une arme et pourrait donc être dangereux. Toute personne ayant aperçu cet homme ou pouvant apporter des renseignements de nature à l'identifier est priée de contacter la P.J. de Liège ou le poste de police le plus proche. »
« Ça, alors, vous avez entendu ça ! s'exclama Max.
— Tu crois que c'est chez Léopold ? questionna Claudine. C'est au moins la troisième ou quatrième fois qu'il se fait braquer.
— Oui, reprit Max, moi aussi à sa place j'aurais une arme et je n'hésiterais pas à m'en servir. On s'étonne que les gens fassent justice eux-mêmes, mais c'est ça ou c'est toi qui te fais flinguer un jour. Quand tu vois qu'à peine en prison ces gars-là sont relâchés et recommencent le soir même ! Mais tu verras que c'est encore Léopold qui aura des ennuis parce qu'il a descendu le type.
— Mais papa, on ne peut pas non plus laisser les gens régler les problèmes à coup de fusil, on n'est pas au Far West ! Il y aurait trop de dérives.
— N'empêche que je comprends le brave homme qui risque sa peau tous les jours pour essayer de gagner sa vie et qui se fait cambrioler toutes les semaines ! Quant à celui qui vient pour te voler, je ne trouve pas normal qu'il puisse se plaindre s'il a été mal reçu. Faut pas rigoler : ce sont les risques du métier, non ?
— Baisse le ton, l'interrompit Claudine, tu vas réveiller la petite. De toute façon, tu ne sais pas si c'est chez Léopold ni si son voleur a l'intention de porter plainte. Nous en saurons plus demain. En attendant, j'ai hâte d'arriver et d'aller me coucher. » Elle avait prononcé ses derniers mots dans un grand bâillement que Catherine reprit en écho. « Tout de même, si c'est chez Léopold, c'est drôlement près de chez nous ! Tu vois qu'en arrivant, on trouve le type mort à la maison ! » Le ton de la jeune femme était plutôt à la rigolade qu'à l'inquiétude. « Oh ! ne dis pas ça, s'exclama sa mère, quelle horreur ! Quoique dans ce cas, je préfère qu'il soit mort que vivant ! »
Quarante minutes plus tard, le break s'engagea dans l'allée de la propriété des Hacherelle et s'arrêta devant le garage. Max coupa le contact. « Allez, tous au lit, dit-il, on s'occupera des bagages demain. »
Comme à son habitude, monsieur Hacherelle, malgré l'heure très tardive, presque matinale, ne rentra pas tout de suite à la maison : il urina dans la pelouse et alla jeter un coup d'½il à ses poules et ses lapins dont il avait confié les soins à son voisin.
Claudine mit ses pantoufles puis entra dans la salle à manger et passa rapidement en revue le courrier amoncelé sur la longue table de ferme en chêne.
Catherine prit doucement sa fille hors de la voiture et monta à l'étage sans bruit pour ne pas réveiller son petit fardeau. La chambre de la petite se trouvait tout à côté de la salle de bains, mais l'entrée se trouvait à l'autre bout du couloir qui contournait l'escalier. Une fois l'enfant au lit, Catherine se dirigea vers la salle de bains, car elle avait horreur de se coucher sans se brosser les dents. Elle fit un pas à l'intérieur et stoppa net. En quelques secondes, son regard balaya la pièce : une grande tâche brunâtre sur le tapis, des vêtements noirs sur le sol, la trousse de secours éparpillée, une bouteille de whisky sur la tablette du lavabo, une arme dans la douche, des taches de sang un peu partout... et elle comprit que l'homme dont on avait parlé à la radio s'était réfugié chez elle. Elle porta la main à sa bouche grande ouverte et demeura quelques instants comme pétrifiée, les jambes molles. Ensuite, son esprit se mit à fonctionner à toute vitesse au rythme des battements de son c½ur. Etait-il toujours là ? Sûrement. Il devait se trouver dans l'une des deux autres chambres. Que faire ? Redescendre appeler la police et alerter ses parents ? Non, elle ne pouvait laisser sa fille seule à l'étage avec ce bandit. Crier ? Hors de question : pas la force, pas envie d'attirer son attention.
C'est sans doute le courage d'une mère devant un danger qui menace sa progéniture qui la poussa à rester en haut, à ouvrir doucement, sans faire grincer les gonds, la grosse armoire qui occupait le fond du hall, à se saisir du fusil de grand-père, à le charger et à entrouvrir la porte de sa chambre, juste en face de celle de la salle de bains. Elle le découvrit là, étendu en travers de son propre lit, presque nu, immobile. Il était grand, musclé, mais, à cet instant, il n'éveillait en elle aucun autre sentiment que la peur. Etait-il mort ? Non, elle l'entendait respirer et son dos se soulevait légèrement à chaque inspiration. Elle serait restée ainsi indéfiniment si sa mère n'était pas arrivée derrière elle. Claudine avait eu envie d'une tisane pour se relaxer après ce voyage éprouvant et s'était rendue dans la cuisine pour faire chauffer de l'eau. Là, elle avait fait le même constat que sa fille quelques minutes plus tôt. Elle avait eu la présence d'esprit d'appeler les secours puis avait grimpé furtivement l'escalier, le c½ur battant. « Maman, redescends chercher papa et appelle la police... et aussi une ambulance, chuchota Catherine.
— Ne reste pas là, referme cette porte. J'ai déjà appelé la police : ils arrivent. Il ne faut pas rester ici. »
À cet instant, l'homme remua, gémit et se crispa. Puis il ouvrit les yeux, et prenant soudain conscience de ce qui se passait près de lui, se retourna et s'assit en grimaçant de douleur. Tous trois restèrent un long moment à se toiser sans bouger puis l'homme se dressa lentement. La tête lui tournait et il dut se concentrer pour assurer son équilibre. Il était pâle, ses yeux cernés de noir luisaient de fièvre. Il regarda alternativement les deux femmes, puis la fenêtre derrière lui comme pour évaluer ses chances de fuite. Il semblait égaré, hagard. Il respirait par la bouche, à courtes inspirations comme s'il avait couru. Enfin, il leva les mains en signe d'apaisement et, tout en faisant un pas vers elles, leur dit d'une voix faible et hachée : « Laissez-moi passer, je dois m'en aller. » Catherine braqua sur lui l'arme qui pendait négligemment au bout de son bras. L'homme fit un autre pas en avant et renouvela sa supplique. Catherine arma le fusil et renforça sa position.
Max se trouvait encore dans le jardin. Voyant la lumière dans la cuisine, il se présenta à la porte dans l'espoir que quelqu'un lui ouvrirait, lui épargnant ainsi de contourner le bâtiment. Il mit la main sur la poignée, vit la vitre brisée et comprit à son tour.
L'homme avançait toujours et répétait obstinément sa phrase : « Laissez-moi passer, je m'en vais, laissez-moi passer. » d'un ton qui tenait plus de la prière que de la menace. Il avait peine à se tenir debout, sa blessure s'était remise à saigner et chaque mouvement le faisait souffrir. Il savait pertinemment qu'il ne ferait pas dix pas dehors sans s'effondrer et pourtant il continuait à progresser vers la porte. « Laissez-moi passer. » Catherine tremblait de tous ses membres, mais n'avait pas reculé d'un pouce. Elle parvint à bredouiller d'une voix chevrotante l'ordre de ne plus bouger : « N'avancez pas, restez où vous êtes. La police arrive. N'avancez pas... ou je tire. » Il y avait bien peu de conviction dans le ton comme dans le timbre. Pourtant, lorsque son père déboucha en hurlant sur le palier, elle sursauta et ses doigts crispés sur l'arme pressèrent involontairement la détente. La détonation résonna dans la nuit comme un coup de tonnerre et l'homme fut soudain projeté en arrière sur le lit, la poitrine déjà couverte de sang. Il y porta la main puis la regarda, l'air incrédule. Il était secoué de tremblements violents et sa respiration se bloquait puis reprenait, gargouillante.